
En 2024, la République populaire de Chine (RPC) compte 1 702 479 Coréens, principalement concentrés dans les provinces du Nord-Est, une population en diminution constante depuis ces dernières décennies. Pour comprendre cette présence, il faut remonter aux années 1860, marquées par des famines qui entraînent la paupérisation des paysans de la péninsule coréenne. Cette immigration s'établit à proximité de la frontière dans une région de plaines faiblement sédentarisée. Jusqu’aux années 1920, ces départs sont principalement motivés par des facteurs économiques et géographiques. À partir des années 1930 et 1940, le contexte géopolitique de la péninsule, la politique expansionniste japonaise, guerres sino-japonaises et du Pacifique contraint une partie de la population à migrer, principalement vers le Japon, alors colonisateur de la Corée depuis 1910, et vers le nord de la Chine, zone frontalière. Cette migration répond aux aspirations économiques, militaires et stratégiques de ces puissances voisines rivales, et une partie des migrants est intégrée ainsi à l’effort de guerre : plus de 710 000 personnes ont été mobilisés par la Chine entre 1940 et 1945.
Au total, plus de 4 millions de personnes quittent la péninsule, dont 2,16 millions à destination de la Chine au cours de la première moitié du XXe siècle.
Un tournant majeur dans les vagues migratoires coréennes s’opère après la reddition du Japon en 1945, puis la partition de la Corée en 1948 : une augmentation du nombre de Coréens d’outre-mer, une différenciation des motivations migratoires entre ressortissants de la Corée du Nord et du Sud, ainsi qu’une diversification des pays de résidence s’observent, pluralisant leurs trajectoires.
Alors que la Corée du Sud s’affirme comme un pays d’émigration depuis la stratégie d’exportation des années 1960 sous la présidence de Park Chung-hee, caractérisée par la multiplication des accords transnationaux à des fins économiques, la République Populaire Démocratique de Corée (RPDC) demeure quant à elle une terre d’émigration, motivée non seulement par des raisons économiques, professionnelles et éducatives mais également par des motifs politiques, à destination des pays frontaliers, notamment la République de Corée, le Japon et la Chine.

Dans les années 1990, la famine nord-coréenne accentue significativement ces dynamiques migratoires, entraînant une hausse des départs vers les pays voisins. La zone coréenne démilitarisée, ou no man’s land, à la frontière intercoréenne, fortement surveillée et quasi infranchissable, incite de nombreux Nord-Coréens à emprunter des routes alternatives par le nord, faisant de la Chine la principale terre de transit. Cependant, les transfuges se heurtent à de nombreuses difficultés administratives liées à un statut juridique ambigu : dès 1986, les deux nations ratifient un accord de rapatriement des migrants nord-coréens, alors considérés comme des transfuges en RPC. Face au refus systématique de leurs demandes d’asile, un réseau clandestin s’organise, impliquant passeurs, courtiers et chaoxianzu, pour les aider à s’implanter (temporairement) dans les trois provinces du nord-est ainsi qu’à Beijing, afin de solliciter l’asile auprès des ambassades étrangères, avec le soutien d’accords internationaux, notamment pilotés par l’ONU.
Malgré l’absence de données précises sur l’ensemble des personnes nord-coréennes présentes en RPC, un profil se dessine : la classe moyenne et l’élite nord-coréennes fuient le pays, comme en témoigne la demande d’asile déposée au consulat de Corée du Sud lors d’un voyage d’affaires. Entre la fin des années 1990 et le début des années 2000, Beijing devient un véritable carrefour permettant aux Nord-Coréens de rejoindre la République de Corée, rôle qu’elle ne joue plus aujourd’hui en raison du renforcement des contrôles aux abords des ambassades étrangères par la Chine.

Historiquement et principalement établie dans la préfecture autonome coréenne de Yanbian située au nord-est de la Chine continentale, cette communauté minoritaire se caractérise par une hétérogénéité interne, sociale et générationnelle. Depuis sa création de « région autonome des Coréens de Yanbian » (Yanbian Chaoxianzu zizhiqu) en septembre 1952, la RPC porte un regard particulier sur ces habitants : du fait de sa résistance historique aux Japonais et au régime du Kuomintang durant les années 1930, Yanbian obtient rapidement son statut d’autonomie, sous la juridiction du Jilin, et possède une relative liberté, par rapport aux autres minorités nationales de Chine.
Les chaoxianzu (朝鲜族), ethnie minoritaire coréenne de Chine, occupent une place centrale dans les enjeux politiques et économiques (trans)nationaux de la RPC, notamment dans ses relations avec la Corée du Nord et la Russie. La Constitution et les règlements promulgués au cours des années 1980 encouragent leur représentation dans les institutions politiques et administratives locales, en s’appuyant sur des facteurs culturels, économiques, linguistiques spécifiques.
Initialement perçue comme une terre de transit pour les migrants nord-coréens souhaitant rejoindre le sud de la Corée, la Chine devient progressivement un lieu d’installation durable privilégié pour de nombreux migrants nord-coréens. Toutefois, un sentiment de désillusion se dessine face aux discriminations ainsi qu’aux décalages sociaux et culturels éprouvés lors de leurs déplacements en Corée du Sud, conduisant chez certains chaoxianzu à un renforcement du nationalisme chinois. Leur implantation a par ailleurs été encouragée par le gouvernement chinois à travers des stratégies politiques. L’étude de Hyewon Park Choi, Young Mee Won et Kwee-Ock Lee souligne que les descendants de ces immigrés grandissent dans un environnement bilingue sino-coréen à Yanji en Chine, caractérisé par une exposition quotidienne importante à la langue chinoise, tant à l’école qu’à travers les médias, notamment numériques. Cette dynamique s’accompagne d’un processus d’assimilation observable au sein de la communauté, notamment à travers le dépeuplement récent de la préfecture de Yanbian, marqué par un exode rural vers des zones économiquement plus attractives, par la fermeture d’écoles, affectant l’apprentissage de la langue coréenne et entraînant une diminution du nombre de migrants coréens.

En parallèle, depuis l’ouverture frontalière de la préfecture (1983) et économique du pays au cours des années 1980, les chaoxianzu occupent un rôle d’intermédiaires privilégiés dans les flux migratoires et commerciaux transfrontaliers. À cet égard, le programme de développement économique du fleuve Tumen (TRADP), mis en œuvre avec l’appui financier du Japon, de la Corée du Sud et du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), s’inscrit pleinement dans ces dynamiques d’attractivité économique. Situé au carrefour de la RPC, de la Corée du Nord et de la Russie, le bassin du fleuve Tumen constitue un espace stratégique de coopération régionale, présenté comme un levier « pour une rapide et une meilleure construction de la préfecture autonome des Coréens de Yanbian». Cependant, un schéma de développement inégal se dessine : les investissements demeurent limités, concentrés principalement au profit les petites et moyennes entreprises ; la paupérisation persiste et les emplois restent majoritairement précaires, concentrés dans trois secteurs privilégiés : restauration, commerce transnational et activités illégales (cf. réseaux de prostitution et de passeurs transfrontaliers) ; enfin, l’immigration se féminise, avec des mariages arrangés ou coercitifs et des formes de trafic de femmes, en réponse à la fragilité économique structurelle et au déséquilibre démographique dans les campagnes de la préfecture.
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