Diaspora

Portraits Eurasiens

Propos recueillis par Stéphane Toussaint et Yaoré Talibart

A la rencontre d’Hélèna

你是谁? 

Qui es-tu ?

« Mon nom est Hélèna (Hoileon 海倫). Je suis née en 2002. Ma mère est chinoise, originaire de Shantou et ayant fui très jeune à Hong Kong. Mon père est français, originaire du Nord de la France. »

L’AJCF et Hélèna

Pour Hélèna, l’apprentissage des langues est la boussole qui l’a guidée jusqu’aux portes de l’AJCF. En quête d’échanges linguistiques franco-chinois, elle découvre l’association par un événement networking en novembre 2025. Puis très vite, elle rejoint le pôle linguistique, elle pour qui les langues sont un des meilleurs moyens de « comprendre une nouvelle culture ».

Quelques mois plus tard, la passion d’Héléna pour les langues est toujours présente. En outre, elle affirme : « À l'AJCF, j’ai pu rencontrer beaucoup de nouvelles personnes. On se sent appartenir à une communauté ». Il s’agit pour elle d’une « grande famille » bienveillante et aux parcours diversifiés. Par ailleurs, Hélèna y fait connaissance, pour la première fois, de personnes d’origine eurasienne.

Entre deux eaux

Hélèna grandit à Saint-Quentin, au contact de la communauté Wenzhou et de nombreux amis chinois. Puis durant ses études, elle est principalement entourée de camarades français.

Côtoyer deux communautés, mais se sentir différente de chacun d’elle : la double identité d’Hélèna s’est d’abord construite par « opposition ». « Quand j’étais petite, les gens m’abordaient beaucoup pour me demander si j’étais chinoise. Pour autant, j’ai eu la chance de ne pas avoir souffert de racisme. C’était plutôt de la curiosité. Et pour moi, c’était un défi d’expliquer que mes parents étaient d’origines différentes ».

C’est aussi en voyageant que se manifeste à elle une forme de déracinement et d’identité en mouvement : en France, il lui tarde de revoir la Chine et Hong Kong (où elle s’est souvent rendue en famille). En Chine, c’est la France qui lui manque.

Trouver l’équilibre

Mais avec le temps, un équilibre s’instaure. Aujourd’hui, le quotidien d’Hélèna est un « melting pot », qui s’exprime dans ses centres d'intérêts et (nombreux) projets personnels : apprentissage de la langue chinoise, écriture de poèmes en français, médias à la fois chinois et français… « Je suis très active et curieuse de beaucoup de domaines. Après le travail, c’est ma deuxième journée qui commence ! ».

Cette diversité s'exprime aussi sur le plan des valeurs. En grandissant, c’est un double âtre qui anime son foyer : une éducation suivant les valeurs chinoises (mesure, rigueur, recherche de l’excellence) et les valeurs françaises (prendre soin de soi) se côtoient.

Un rapport apaisé à sa double identité

Hélèna accepte que « double identité » rime parfois avec mouvance, et ce encore aujourd’hui : se sentant plus Chinoise en France, et plus Française en Chine. Et pour autant, son attachement à ces deux pays est bien présent : « je ne me vois pas habiter dans un autre pays que la France ou la Chine ».

Malgré quelques défis et questionnements, le rapport qu’entretient Hélèna avec ses origines peut se résumer en quelques mots : meilleure compréhension de soi. Hélèna est fière de ce qu’elle est : une Française d’origine eurasienne, alignée avec elle-même.

A la rencontre de Prys

你是谁? 

Qui es-tu ?

« Mon nom est Prys (Hoang Ye Qing 黄野青). Je suis né en 1993. Ma mère est chinoise du Vietnam, originaire de Saigon. Mon père est français, originaire de l'Essonne. »

L’AJCF et Prys

Prys endosse le rôle de Vice-Président de l’AJCF. Pour lui, ses origines sont une source de richesse comme de défis. L’AJCF, qu’il perçoit d’abord comme intimidante en comptant des membres d’origine 100% asiatique et souvent bilingues, est vite devenue pour lui un lieu de rencontres significatives, lui permettant de devenir meilleur.

Prys a rejoint l’AJCF avec un engagement de cœur : renouer avec ses racines, son identité asiatique avec l’ambition de « reconquérir cette part de Chine qui réside en lui ».

Premières années, premiers défis

Pour Prys, ce renouement est un parcours de longue haleine. Enfant, c’est une éducation à la française, les liens avec la communauté asiatique sont rares. A l’adolescence, les questionnements liés à la double culture s’intensifient. « On ne ressemble ni totalement à l’un de ses parents, ni totalement à l’autre, et c’est une forte solitude ».

Puis vient une réalisation : que ses origines ne sont pas tant un acquis, qu’une construction de chaque instant qu’il doit mener en pleine liberté et conscience, vers un métissage plus équilibré, égalitaire.

 

Un parcours de reconquête

Une fois jeune adulte, c’est le déclic. Une succession d’événements difficiles créent un vide dans sa vie, puis une impulsion : celle de se lancer dans une nouvelle aventure. Se rapprocher davantage de sa culture chinoise et exprimer, de manière concrète, ce « mélange porté à même le corps  ».

Via l’apprentissage de la langue chinoise, les médias, bien sûr, mais surtout une communauté : « une culture, ce sont des êtres humains, au-delà des livres. Il me fallait des gens, un groupe ». Et l’AJCF a précisément répondu à ce besoin.

En voie d’accomplissement

Prys le reconnaît : son parcours est loin d’être terminé. Le processus est long. La déconstruction des complexes aussi. Mais les choses ont changé. Auparavant, ce métissage avait un goût de « promesse non-tenue ». Désormais, c’est une « identité en construction ».

Prys se considère comme plus accompli, ou du moins, en accomplissement. Cette identité eurasienne est désormais pour lui une ressource précieuse, qu’il compte bien entretenir et transmettre.

A la rencontre de Yaoré

你是谁? 

Qui est-tu ?

Mon nom est Yaoré 柔曦. Je suis née en 1993. Ma mère est originaire de Hong Kong (née à Guangzhou ). Mon père est d’origine française. 

L’AJCF et Yaoré

Violoniste de profession et de passion, Yaoré découvre l’AJCF pour la première fois lors d’une présentation de l’association réalisée par Banh Mi Média. Puis c’est tout récemment qu’elle rejoint le pôle “diaspora”, où elle espère y trouver ce vivier d’expériences communes qu’elle recherche depuis plusieurs années.

Errance et dualité intérieure

Pour Yaoré, ses origines ont longtemps été une source de questionnements. De milieu en milieu, les défis surviennent : stéréotypes, remarques racistes, complexes, recherche de soi…

Durant son parcours, une dualité s’installe. D’un côté se matérialise une forme de honte : honte de sa culture, de sa langue (au-delà du cadre du foyer). De l’autre demeure un fort attachement envers sa culture cantonaise et singulièrement hongkongaise. Un tiraillement entre « vouloir à tout prix être française aux yeux des Français, et à tout prix être chinoise aux yeux des Chinois ». 

C’est finalement en tant que jeune adulte que Yaoré réalise avoir passé trop de temps à être ce qu’elle n’est pas. Une nouvelle envie, un besoin émerge : se réconcilier avec elle-même, « remettre l’essentiel à sa place ». 

Se reconnecter à l’essentiel et reprendre les rênes

A la vingtaine, Yaoré change de paradigme : ne plus subir, renouer avec ses origines, pour en faire une source de fierté. Française ou Chinoise ? « Je ne serais jamais l’une ou l’autre, mais plutôt l’une et l’autre ». 

Comment redonner une voix à cette partie longtemps tue ? En laissant une plus grande place à la culture chinoise dans son quotidien. Ou plutôt, ses multiples cultures. En préservant et continuant à faire vivre cette culture de Chine du Sud, berceau de sa famille (Hong Kong, Guangzhou), via les langues (le cantonais), les arts, la cuisine.

Mais aussi les valeurs : l’harmonie primant sur le conflit, l’humilité, ou l’importance de la famille. Yaoré évoque également d’autres formes de sensibilités et d’intelligence émotionnelle.

Avancer et oser 

En tant que femme d’origine asiatique, ses étendards sont aujourd’hui multiples : engagement féministe, antiraciste, mais aussi artistique.

Le quotidien de Yaoré est toujours traversé par les arts. Incluant la musique bien sûr, en tant que violoniste soliste, chambriste, et cofondatrice de The BanXhies, dont les concerts riment avec narration, voyage et universalité.

Yaoré avance et ose. Oser parler, oser s’exprimer. Et être davantage alignée avec elle-même. 

A la rencontre de Annan

你是谁? 

Qui es-tu ?

Mon nom est Annan. Je suis né en 1997 à Changchun. Ma mère est issue de la diaspora coréenne en Chine. J’ai été élevé par un beau-père franco-allemand. Eurasien non pas de sang, mais d’éducation.

L’AJCF et Annan

Pour Annan, l’AJCF rime avec opportunité. Une opportunité de renouer avec ses racines, et rencontrer des personnes partageant ses propres questionnements identitaires. L’association lui donne de nombreuses perspectives, personnelles comme professionnelles. Et pour la première fois de sa vie, Annan se retrouve connecté à une « communauté qui fait sens ».

Une vie aux croisements

Les premières années de la vie d’Annan ont l’allure d’une odyssée : « Je suis petit-fils de réfugiés nord-coréens ayant fui la péninsule sous la famine et l'occupation japonaise, qui ont été accueillis en Chine dans la région frontalière de Jilin. Né en Chine, je suis ensuite venu en France avec ma mère pour des meilleures perspectives d’éducation dans les années 2000 ». 

Naturalisé français à 13 ans, il grandit en région lyonnaise. C’est sur le tard, vers 18 ans, que Annan découvre sa facette coréenne. Une facette peu mise en avant au sein de sa famille, issue de la diaspora coréenne, du temps de son intégration en Chine. 

Dès lors, c’est le trouble identitaire. Puis, sous l’impulsion de ses études, de ses voyages, la prise de conscience : en lui, plusieurs héritages convergent.

Forger sa propre identité 

« Garder le meilleur de chaque côté » devient son nouvel adage. Si sa part française a longtemps pris le devant de la scène, mue par son éducation et son environnement, Annan (ré)investit désormais fortement dans sa facette, ou devrait-on dire ses facettes asiatiques. 

Leurs cultures, leurs valeurs (générosité, partage, communauté), mais aussi leur richesse linguistique. Une quête de maîtrise de la langue, notamment le coréen et le mandarin, afin de  « préserver à la troisième génération ce qui a été perdu à la deuxième ».

Aujourd’hui, Annan se définit comme un « self-made man identitaire », fier de sa capacité à faire face aux vents contraires.

Nouveaux horizons

Annan le reconnaît, cette quête de renouement est un travail de longue haleine, aux strates et dimensions plurielles : coréennes, chinoises, françaises…S’il dit lui-même s’être affirmé, par cette reconnexion avec ses racines et son sang, il reste du chemin. Et, dans une France et une Europe dans laquelle il se reconnaît de moins en moins, Annan rêve d’ailleurs.

Dans peu de temps, il commencera une nouvelle aventure professionnelle à Taïwan. Un terrain propice pour valoriser les différents pans de culture asitaque qui l’habitent. Et continuer à faire vivre ses héritages multiples. 

A la rencontre de Stéphane

你是谁? 

Qui es-tu? 

Mon nom est Stéphane. 

Je suis né en 1995.  

Ma mère est chinoise, originaire de Beijing. Mon père est français, originaire de l’Est de la France. 

Stéphane et l’AJCF  

L’engagement de Stéphane au sein de l’AJCF lui a permis de rencontrer des personnes aux parcours proches du sien, et de mettre en perspective certains aspects de sa propre histoire.

Son échange avec d’autres Eurasien.nes, notamment à travers cette série de portraits qu’il a initiée, est la continuité d’une réflexion plus intime sur son identité.

Une culture lointaine, mais fondatrice 

Stéphane grandit au sein des Vosges rurales, pour ensuite suivre un parcours “touche-à-tout” (études littéraires, de commerce…). Son éducation est mixte : à la française, tout en restant marqué par les valeurs chinoises transmises par sa mère comme l’humilité, le sens de la mesure et la dignité. 

Très tôt, elle lui apprend à rester fier de ses origines et à toujours se défendre face au racisme, auquel il a pu parfois être exposé dès l’enfance. Il désamorce ainsi les complexes ou le sentiment de déracinement que son métissage aurait pu lui apporter, pour en faire une force.

Une mosaïque  

Avec le temps, les interrogations de Stéphane sur sa double identité lui font ressentir un besoin de renouer avec cette partie de lui-même. Il se décrit comme une mosaïque qui se colore progressivement à travers ses réflexions, ses expériences de vie et ses rencontres. 

Malgré sa démarche de développer une connexion plus consciente à ses origines, Stéphane ne souhaite pas pour autant se définir uniquement par son métissage, quand bien même fondateur.

Cette part d’être eurasienne est l’élément d’un tout, à laquelle il souhaite désormais accorder davantage de place.  

Comprendre, renouer, et perpétuer

Sa quête ne vise pas à corriger, ou réparer une souffrance, mais bien de laisser s’épanouir une part de son histoire et personnalité longtemps fragmentée et diffuse, qu’il a toujours considéré comme une grande richesse. 

Son désir d’apprendre le mandarin, mais aussi de se plonger dans les échanges épistolaires entre sa mère et sa famille en Chine, sont autant de démarches qu’il a lancées afin de renouer personnellement avec cette part de culture chinoise. Et pour comprendre d’où il vient.

Lire nos autres articles